Boîte à sommeil ou vierge impuissante

 

C'était un minuscule pensionnat de religieuses au cœur d'un petit village au centre de la France. On le trouvait coincé entre deux murs, après avoir arpenté quelques ruelles désertes. Pour y pénétrer, il fallait ouvrir une lourde porte en bois qui se refermait sur vous avec un bruit sourd et un peu sinistre, comme dans ces châteaux forts construits pour défendre ou emprisonner, mais toujours pour vous isoler de l'extérieur. Et moi, adolescente de 15 ans, il fallait bien me protéger des tentations de ce monde.


Une fois franchi ce rempart érigé entre les mondes profane et sacré, on découvrait un petit patio entouré d'arbres. Le sol en dalles était agrémenté de quelques buissons fleuris. Au centre de cette cour se dressait une vierge blanche et diaphane à force de rester à l'ombre du monde. Drapée de son manteau de solitude, elle me regardait fixement avec cette question muette au fond de ses yeux vides : qu'est-ce que je fais là ? A moins qu'elle me demandait : pourquoi es-tu là ? Elle avait les bras grands ouverts témoignant plus de son impuissance et de son désespoir que de sa compassion. Dès le premier regard, je sus déjà que je ne pourrais compter sur elle.


Ensuite, une double porte vitrée s'ouvrait sur un hall d'où s'élançait un grand escalier en bois qui terminait sa course à l'étage. Là se trouvaient plusieurs pièces dont le dortoir, qui allait devenir pour longtemps mon habitation principale. Celui-ci était aménagé d'une huitaine de box collés les uns aux autres et fermés chacun par un rideau qu'il suffisait de tirer si l'on voulait un peu d'intimité. Mais a-t-on vraiment besoin d'intimité lorsque l'on a 15 ans !


Ma cellule se situait au fond du dortoir, à droite me semble-t-il, non loin du mur. Je me souviens que je trouvais le lit petit, en particulier dans cette boîte que l'on m'avait désignée comme endroit pour dormir. Le rideau qui me servait de porte était tout en couleurs, beaucoup de couleurs je crois, des couleurs qui auraient dû égayer mes longs week-ends de solitude, mais qui ne savaient que danser tristement au moindre murmure de vent qui me rapportait les joyeux repas de famille de mes camarades de classe ou les éclats de rires de leurs soirées d'adolescents.


Le matelas était tout juste fait pour n'accueillir qu'un seul corps. Les longs baisers et les étreintes passionnées qui habitaient mes fantasmes de jeune fille n'auraient pu prendre forme dans un lieu si restreint.


Dans ma box, ma boîte à sommeil, j’imaginais le monde et tous ses espaces interdits. La nuit prenait son temps pour étaler son grand manteau d'ombres, de silence et d'angoisses. Un silence habité d'odeurs et de bruits étranges.


Le cirage du parquet et la cire chaude des bougies, puis leur fumée tiède s'échappant vers les cieux, l'odeur de propre renfermée sur elle-même, les phéromones de vieilles filles mariées à un éternel supplicié qui jamais ne descendrait de sa croix pour honorer ses mortelles épouses. Les soupirs du parquet, las d'attendre les pieds vifs et impatients des pensionnaires, le froissement d'un tissu, les battements d'ailes d'un ange perdu dans cette demeure sombre, froide et silencieuse, cherchant désespérément une issue de lumière.


Les morts dans leur cercueil entendent-ils les mêmes échos?

 

Je me souviens de peu de choses de ces nuits en internat. Longues attentes sans rêves et sans espoir. Ma boîte à sommeil était si pleine de vide.

 

K. Ribout (avril 2013)

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